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Entretien avec Maxime Combes, économiste et membre d'Attac France

Quelle est la situation à l’avant-veille de l’ouverture du sommet?

La situation s'est nettement clarifiée au cours des semaines passées. La grande majorité des Etats ont désormais enregistré auprès de l'ONU leurs contributions nationales volontaires, INDCs dans la novlangue onusienne. Comme le montrent désormais de nombreuses études, y compris l'évaluation réalisée par l'ONU, les contributions nationales volontaires des Etats conduisent à un réchauffement climatique supérieur à 3°C d'ici la fin du siècle. Et ce alors que les chefs d'Etat et de gouvernement se sont donné le mandat de tout faire d'ici à la COP21 pour rester en deçà des 2°C. Il serait logique que cet écart entre le souhaitable (les 2°C ou moins) et le réel (les 3°C ou plus) soit au cœur de la négociation de Paris et que les Etats s'accordent pour se répartir les efforts supplémentaires nécessaires. Ce serait logique, mais nous en avons désormais la confirmation après la PreCOP organisée début novembre à Paris, ce ne sera pas le cas. Ces contributions ne seront pas revues à la hausse lors de la COP21, parce que ce n'est pas prévu à l'ordre du jour et parce qu'aucune des puissances de la planète n'en a la volonté.

Sur quoi vont donc porter les négociations à Paris ?

A la COP21, les négociateurs vont se focaliser sur l'instrument juridique qui va prendre la suite du protocole de Kyoto à partir de 2020 et sur des mécanismes – non assurés à ce jour – pour que les Etats soient (éventuellement) conduits à revoir régulièrement leurs engagements à la hausse. A Paris, on va négocier le contenant, pas le contenu. Et là aussi, l'opération de communication du gouvernement français – et de quelques responsables internationaux – vient de se heurter à la realpolitik : comme John Kerry l'a confirmé, il n'a jamais été question pour les Etats-Unis – et pour la majorité des pays de la planète – d'accepter un accord qui les contraignent de quelque manière que ce soit sur le plan international : ils sont prêts à accepter un accord à Paris mais à la condition que cet accord ne leur lie pas les mains. Il est donc impossible que l'accord de Paris ressemble à autre chose que le plus petit dénominateur commun que les grandes puissances sont prêtes à accepter. Soit un résultat à des années-lumières de ce qu'il faudrait faire.

Pourquoi le protocole appelant à l’engagement volontaire est-il criminel?

Fonder la lutte mondiale contre le dérèglement climatique sur des engagements volontaires, déterminés au niveau national, et sur un nouvel instrument juridique qui ne saura contraindre les Etats à faire plus, revient à promouvoir une vision libérale où chacun met ce qu'il veut, ce qu'il peut, dans le pot commun. Qu'importe que cela ne soit pas suffisant. Serait ainsi entérinée l'idée selon laquelle réduire l'écart entre le réel et le souhaitable n'est pas une priorité absolue. Pour les pays et populations qui sont victimes des dérèglements climatiques, une telle approche revient à accepter qu'elles ne puissent avoir aucun recours pour faire valoir leurs droits à obtenir que les pays historiquement responsables et/ou en mesure d'agir aujourd'hui fassent plus qu'ils ne font aujourd'hui. Avec un tel dispositif d'engagements volontaires, la vie (ou la survie) de ces populations est donc moins valorisée que les réalités nationales qui président à la détermination des contributions que les Etats mettent sur la table.

Cet écart entre le réel (les 3°C ou plus) et le souhaitable (les 2°C ou moins) n'est pas un bon point de départ pour aller plus loin, plus tard, comme il est souvent dit. En matière de climat, tout retard pris n'est pas rattrapable et cet écart hypothèque dangereusement la transition énergétique mondiale : après avoir augmenté de 60 % en vingt-cinq ans de négociations, les émissions de gaz à effet de serre augmenteraient encore de plus de 10 %, selon l'ONU, d'ici à 2030. Les engagements ne réduisent les émissions que par rapport à un scénario fictif de business as usual. Pas par rapport à la réalité des émissions actuelles. Selon ces contributions nationales, les Etats s'engagent en fait à consommer en 15 ans près de 75% du budget carbone global (environ 1000 Gt) dont nous disposons pour ne pas aller au delà des 2°C. Cet écart entre le réel et le souhaitable est donc le point de départ pour de nouveaux et plus nombreux crimes climatiques, aux quatre coins de la planète, dont les populations les plus vulnérables vont payer le plus lourd tribut comme le montre la nouvelle étude de la Banque Mondiale. Ce n’est pas acceptable. Nous avons donc besoin d’un ouragan citoyen en amont, pendant et après la COP 21 afin de faire stopper ces crimes climatiques.

Va-t-on vers un échec programmé? Comment en est-on arrivé-là?

Pour parler d'échec, encore faudrait-il avoir d'importantes attentes envers une telle conférence. Pour ce qui nous concerne, nos attentes sont limitées, pour les raisons indiquées précédemment. Être lucides sur ce que permettent d'obtenir les négociations sur le réchauffement climatique doit nous conduire à ne pas créer d'attentes démesurées vis-à-vis de la COP21. Ce travail de lucidité est également nécessaire parce que les verrous à lever pour déclencher une transition énergétique mondiale sont nombreux et qu'ils ne semblent pas pouvoir l'être dans le cadre des négociations internationales sur le changement climatique. Comme je l'explique dans mon livre (Sortons de l'âge des fossiles, Manifeste pour la transition, éd. Seuil, coll. Anthropocène), les négociations sur le réchauffement climatique fonctionnent comme si l'on se limitait à regarder ce qui est relâché dans l'atmosphère, c'est-à-dire ce qu'il se passe à la sortie des cheminées, sans tenir compte et sans chercher à transformer l'incroyable machine à réchauffer la planète qui se trouve en amont de ces cheminées.

Ainsi, lorsque vous regardez le texte en cours de négociation, il n'y est jamais fait mention des termes d'énergies fossiles pas plus que celui d'énergies renouvelables. Un peu comme si l'on pouvait lutter efficacement contre le réchauffement climatique sans tenir compte des filières énergétiques qui sont à l'origine de 80 % des émissions mondiales (voire plus) de gaz à effet de serre, pas plus que des filières énergétiques qu'il faudrait développer dans le cadre d'une transition énergétique, y compris pour fournir un accès – maîtrisé par les populations – à des services énergétiques de qualité à celles et ceux qui en sont aujourd'hui dépourvus.

Plus important à mes yeux encore est la façon dont l'ONU pense l'articulation entre le réchauffement climatique et la globalisation économique et financière. Je cite souvent l'exemple de l'article 3.5 de la Convention-cadre sur le changement climatique de l'ONU établie en 1992 à Rio de Janeiro qui est extrêmement clair à ce sujet : il n'est pas question que « les mesures prises pour lutter contre les changements climatiques [...] constituent un moyen d'imposer des discriminations arbitraires ou injustifiables sur le plan du commerce international, ou des entraves déguisées à ce commerce ». Le texte qui fonde les négociations sacralise donc la libéralisation du commerce et de l'investissement, puisqu'elle ne peut être remise en cause au nom de la lutte contre les dérèglements climatiques. Comme le montrent les résultats des 25 ans de négociations passées et les engagements sur la table pour les dix ou quinze prochaines années, une telle approche atteint ses limites.

Quel sont les pays les plus favorables à un accord contraignant? Quid des plus réticents?

Il n'y a guère de pays qui soient réellement favorables à un accord contraignant, c'est-à-dire à un accord qui leur impose des objectifs en accord avec les recommandations scientifiques qu'ils soient obligés d'atteindre sous peine de sanctions. Selon une évaluation réalisée par de nombreuses ONG, associations et syndicats internationaux, rendue publique le 19 octobre dernier à Bonn (Allemagne) lors de la dernière session intermédiaire de négociations, les contributions de la majorité des pays développés sont très éloignées de la juste part qu'ils devraient réaliser (en tenant compte des principes d'équité et des financements nécessaires). Ainsi, la contribution du Japon représente 10% de ce qu'il devrait faire, les Etats-Unis 20% et l'Union européenne un peu plus de 20%1. En amont de la COP21, nous assistons donc à une situation où les pays du Nord ne cessent de pointer les puissances émergentes du Sud, alors que ce sont eux qui devraient se montrer plus ambitieux au regard de la juste part qu'ils devraient accomplir.

Quel est l’état des mobilisations en France?

Nous pensons avoir posé de bonnes briques de départ pour avoir une forte mobilisation citoyenne avant, pendant et après la COP21. Bien-entendu, suite aux attentats du 13 novembre à Paris, et compte-tenu des incertitudes quant au climat général qui va entourer le déroulé de la COP21, il est difficile aujourd'hui de dire précisément comment les mobilisations citoyennes vont se dérouler. Néanmoins, la grande réussite des initiatives autour de la dynamique des Alternatiba – qui auront réuni sans doute plus de 500 000 personnes au total – illustre ce qu'il est possible d'attendre de la COP21 en terme de mobilisation citoyenne : une mobilisation construite autour de ce que les gens font déjà, que ce soit en terme de résistances ou de promotion d'alternatives. Et non pas une mobilisation autour de l'agenda étriqué de la négociation elle-même. Il est également à noter la détermination montrée par les groupes qui se sont engagés à faucher des chaises dans les grandes banques françaises et internationales pour dénoncer l'évasion fiscale et expliquer au grand public que l'argent de la transition existe et qu'il est dans les paradis fiscaux.

D'une manière plus générale, deux principes ont présidé à la préparation des mobilisations citoyennes. Le premier consiste à affirmer que la construction d'un mouvement pour la justice climatique doit partir de ce que les gens font d'ores-et-déjà et non de considérations abstraites ou liées à la façon dont les Etats discutent et négocient autour du changement climatique. Le second principe consiste à dire qu'il ne faut pas faire de Paris un point d'arrivée des mobilisations, mais en faire un point de départ pour la suite. Car, quel que soit le résultat de la COP21, l'ensemble des organisations françaises impliquées dans la Coalition Climat 21 sont d'accord pour dire que la mobilisation pour la justice climatique, pour le climat, ne devra pas s'arrêter au lendemain de la COP21.

Raison pour laquelle nous avons prévu d'être mobilisés jusqu'à la fin de la COP21, y compris le dernier jour. Objectif : ne pas être spectateurs des négociations, mais bien d'être acteurs de ce qui sera dit publiquement à la fin des négociations : face à la petite musique des dirigeants de la planète selon laquelle les Etats auront fait de leur mieux, nous auront ainsi l'opportunité d'expliquer en quoi le résultat de la COP21 validera de nouveaux crimes climatiques, et pourquoi il est nécessaire de poursuivre en 2016, sans doute avec encore plus de force et de détermination, nos mobilisations pour bloquer la machine à réchauffer la planète (extraction de ressources naturelles, grands projets inutiles, etc), pour le déploiement des alternatives, contre le TAFTA – et les autres accords existants ou en projet – ou pour le désinvestissement des énergies fossiles.

Quelle perspective donneriez-vous pour la suite?

A ce sujet, les discussions sont encore ouvertes et rien n'est formellement décidé. Y compris parce que cela dépend fondamentalement de ce qu'il va se passer à Paris. Mon sentiment général est que nous assistons, avec Blockadia, Alternatiba, etc à un « virage éco-territorial » des luttes sociales, pour reprendre le terme que la sociologue argentine Maristella Svampa utilise pour caractériser l'essor des luttes en Amérique latine qui mêlent langage écologiste et pratique de la résistance et de l'alternative inscrite dans des territoires. Si tel est le cas, alors il ne faut plus seulement construire des solidarités et des plans d'action internationaux entre les organisations nationales de chacun des pays, mais également construire des solidarités entre les luttes locales existantes.

Cela revient à considérer le territoire non plus comme une catégorie subalterne des perspectives de transformation et d'émancipation sociales, mais comme l'espace à partir duquel se construisent des solidarités translocales entre ces différents groupes. Le territoire n'est pas ici un confetti qu'il faudrait sauver des dégâts du productivisme, de l'industrialisation ou de la mondialisation néolibérale, mais au contraire un ferment sur lequel fonder de puissantes mobilisations transformatrices. L'hypothèse est forte, et donc discutable, mais il s'agit donc de voir ces groupes comme des groupes qui partagent un ennemi communément identifié – ceux qui veulent étendre le front extractiviste et la machine à réchauffer la planète – et des objectifs globaux similaires autour de la lutte contre les dérèglements climatiques et du renforcement des solidarités socio-écologiques territoriales. Le territoire devient l'espace à partir duquel se pense et s'expérimente le dépassement des modèles économiques, financiers et technologiques insoutenables actuels. Ici, aucun égoïsme du type « je ne veux pas de ce projet chez moi, ailleurs, je m'en fiche » : la préservation, la promotion et la résilience de tous les territoires – et l'émancipation de l'ensemble des populations qui y vivent – représentent l'horizon d'ensemble.

Paris, le 15 novembre 2015

1Voir une traduction des principaux résultats de cette étude : Maxime Combes, Les Etats préparent un réchauffement climatique supérieur à 3°C ! http://blogs.mediapart.fr/blog/maxime-combes/211015/les-etats-preparent-un-rechauffement-climatique-superieur-3-c

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